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ET SI L’AFRIQUE RIMAIT AVEC LE NUMÉRIQUE

Faire rimer pleinement « Afrique » avec « numérique », tel est l’un des rêves de Jacques Bonjawo, ingénieur informaticien camerounais réputé qui a lancé, il y aura bientôt deux ans en avril prochain, Genesis Telecare, un projet de télémédecine au Cameroun, relativement unique en son genre sur le continent africain. Dans son dernier ouvrage intitulé « Révolution numérique dans les pays en voie de développement : l’exemple africain », qui vient d’être publié chez Dunod, cet ancien collaborateur de Bill Gates au sein de Microsoft, estime qu’il est « essentiel que les Africains s’approprient ces technologies pour prendre la place qui leur revient dans le concert mondial plutôt que de laisser les autres décider à leur place de leur destin ».

« L’Afrique milliardaire » titrait l’hebdomadaire Jeune Afrique le 22 novembre 2009. Jacques Bonjawo rappelle cette « formule malicieuse » dans l’introduction de son ouvrage, formule dont l’objectif était alors de braquer les projecteurs de l’actualité sur la croissance démographique de l’Afrique à l’heure même où sa population atteignait cette frontière symbolique. Son second milliard, elle devrait l’atteindre à l’horizon 2050 selon les estimations des Nations Unies. Jacques Bonjawo rappelle d’autres données statistiques tout à fait capitales. Ainsi 41 % de la population de ce continent n’a pas 15 ans. Par ailleurs, la moitié au moins des Africains vivra dans les villes à l’horizon 2030. « Cette mutation en profondeur aura nécessairement des conséquences sur les trajectoires économique, sociale et politique de l’Afrique », écrit-il. D’où les deux manières d’envisager l’avenir de l’Afrique. L’une, afro-pessimiste, qui ne voit dans cette démographie galopante qu’un frein pour le développement économique. C’est la vision « catastrophiste ». L’autre, que certains appellent « afro-optimiste », défendue notamment par cet ingénieur informaticien, considérant que ces 41 % de jeunes constituent un formidable potentiel, « pour peu qu’on leur assure la santé et l’éducation », précise-t-il.

La télémédecine au Cameroun : une réalité avec « Genesis Telecare »

C’est dans cet état d’esprit que Jacques Bonjawo a lancé « Genesis Telecare » en avril 2009. L’idée qui a conduit à l’émergence de ce projet était en effet de permettre à des populations vivant dans des zones éloignées, où aucun médecin n’est installé, de bénéficier d’un large éventail d’examens médicaux grâce auxquels il est possible d’établir un diagnostic. Ainsi le 21 avril 2009, un premier patient, localisé à Abong-Mbang, une petite ville rurale située à l’est du Cameroun, a donc pu bénéficier d’un électrocardiogramme dont les données ont été aussitôt transmises au centre de Yaoundé, où les médecins présents les ont analysées et interprétées en direct, la technologie jouant alors pleinement son rôle en répondant à des besoins humains non satisfaits jusqu’alors. Pour comprendre la véritable ampleur de cette « première », il faut savoir que pour un habitant de cette zone rurale, devoir effectuer un examen de ce type peut prendre des allures de parcours du combattant. Faute de l’équipement médical nécessaire ou du technicien pour faire fonctionner ce dernier, les habitants des régions concernées n’ont en effet qu’une seule solution : se rendre dans l’une des deux grandes ville du Cameroun, Yaoundé ou Douala, ce qui implique évidemment des dépenses supplémentaires. Or ces examens du cœur sont d’autant plus nécessaires que, contrairement à ce que l’on pourrait croire et qui est écrit trop souvent, les maladies cardiovasculaires représentent un fléau en Afrique. « On meurt beaucoup de crises cardiaques et d’AVC (accident vasculaire cérébral), mais le mysticisme local attribue bien souvent ces morts subites à d’autres causes », rappelle Jacques Bonjawo qui ajoute : « de plus, près du tiers de nos compatriotes a une pression artérielle trop élevée ».

Fin 2010, plus de 11.000 patients avaient déjà été diagnostiqués dans le cadre de « Genesis Telecare », essentiellement en cardiologie, mais aussi pour des examens gynécologiques et radiologiques. « Nous souhaiterions à terme proposer également des consultations en pédiatrie, mais les instruments dont nous disposons actuellement n’y sont pas adaptés », indique-t-il. Aujourd’hui, « Genesis Telecare » compte 5 centres mais devrait en ouvrir 6 supplémentaires au cours des prochains mois. Un accord de partenariat est en cours avec « Mobile Telephone Network » (MTN). Du côté de la zone rurale, faute de médecins, ce sont principalement des infirmières qui aident les patients à se connecter lors des consultations dont le coût est d’environ 3 euros. « Notre satisfaction est de voir qu’il existe une demande forte qui ne cesse de croître, les consultations se déroulant dans de bonnes conditions. Pourtant, quand nous avons lancé le projet, beaucoup de gens étaient très sceptiques sur sa réussite ». « Genesis Telecare » a également signé un accord de partenariat avec le groupe industriel français « Somdiaa », positionné notamment dans le secteur agroalimentaire au travers d’implantations dans différents pays d’Afrique. « Ce groupe dispose déjà de centres de santé dans lesquels nous pouvons installer nos instruments et nous occuper de l’ensemble des patients. C’est donc un partenariat gagnant-gagnant qui nous évite d’utiliser des infrastructures trop énergivores », souligne Jacques Bonjawo.

Pour analyser et interpréter les données collectées et dresser un diagnostic, « Genesis Telecare » a constitué une équipe de médecins au centre de Yaoundé, certains à plein temps, d’autres intervenant ponctuellement. En fonction de la charge de travail de ces médecins et des besoins du centre, « Genesis Telecare » peut aussi faire appel à des médecins étrangers, localisés en Inde, en Suisse, en France, aux Etats-Unis et au Canada. Ainsi le docteur Yann Hetmaniak, un radiologue réputé de Montpellier, a accepté d’interpréter des radiographies pour le compte de « Genesis Telecare ». « Ce réseau que nous bâtissons progressivement s’appuie donc à la fois sur ce potentiel de médecins étrangers, mais aussi de jeunes Camerounais que nous formons progressivement et qui gagnent décemment leur vie, « Genesis Telecare » ne se limitant pas à être uniquement une entreprise, mais comportant un volet social auquel je tiens tout particulièrement », explique-t-il. Jacques Bonjawo reste convaincu que si beaucoup de jeunes Africains ne croient plus en rien, « ceux-ci ayant le sentiment que le mérite n’existe plus en Afrique et que seule règne la corruption », ils sont néanmoins prêts à relever leurs manches et à s’investir dans des projets concrets, « pourvu que l’on suscite en eux la vocation ».

Les TIC, une formidable opportunité pour l’Afrique

Financé sur fonds propres et bénéficiant d’un soutien de l’Etat camerounais sous la forme d’une convention signée avec le ministère de la Santé, qui l’autorise à avoir accès aux infrastructures hospitalières publiques, ce projet initié et porté par Jacques Bonjawo est un exemple emblématique de ce que les TIC peuvent et pourraient apporter à l’Afrique, que ce soit en matière de santé, mais aussi d’agriculture et d’enseignement, sans oublier le commerce. Et même si Internet et plus généralement les Technologies de l’Information et de la Communication progressent en Afrique, avec la mise en place de nombreux projets, ce continent reste de loin le moins bien connecté au réseau global et mondial. Qui plus est, Jacques Bonjawo rappelle dans son ouvrage qu’il y a encore des sceptiques « pour qui l’Afrique doit d’abord faire face à d’autres priorités plus urgentes : la nourriture, l’analphabétisme, la santé … ». Et de citer une déclaration de Meles Zenawi, Premier ministre éthiopien, lors d’une conférence sur les TIC à Addis-Abeba, en 2005 : « Nous sommes convaincus que nous devrions investir chaque centime que nous avons pour assurer le prochain repas de notre peuple. Nous ne pensions pas qu’un sérieux investissement en TIC ait quoi que ce soit à voir avec affronter les défis d’une pauvreté qui tue. Maintenant, je crois que nous comprenons mieux. Nous reconnaissons qu’il s’agit d’un outil vital et essentiel pour combattre la pauvreté – pour vaincre la pauvreté qui tue – et assurer notre survie ». Pour l’ingénieur informaticien camerounais, il faut abandonner définitivement cette vision d’un « développement séquentiel » dans lequel les priorités sont hiérarchisées. Et plutôt que de considérer les TIC « comme un luxe pour l’Afrique », il faut uniquement les envisager pour ce qu’elles sont, « un formidable outil de développement qui, par son caractère transversal, peut apporter des solutions originales et efficientes dans à peu près tous les secteurs clés du développement ». Quand il a été sollicité par la Banque Mondiale pour lancer le projet de l’Université Virtuelle Africaine, alors qu’il occupait de hautes responsabilités au sein de Microsoft, à Redmond, aux Etats- Unis, Jacques Bonjawo se souvient encore des nombreuses résistances qui se sont alors dressées, mais au milieu desquelles quelques pays, en particulier le Sénégal, ont su tirer leur épingle du jeu. « Ses moyens restent aujourd’hui modiques puisqu’il ne dispose quasiment pas de matières premières. Cela dit, il se porte beaucoup mieux dans le domaine des TIC que le Cameroun ou d’autres pays qui disposent pourtant d’un tout autre potentiel. Il s’agit donc bien avant tout d’une question de volonté politique », constate-t-il.

 S’inspirer du modèle indien

Le dernier ouvrage de Jacques Bonjawo est donc à l’image de cet homme de projets, enthousiaste, confiant et optimiste, tout en sachant que rien ne se fera sans de profonds changements en termes de gouvernance. « Regardez les exemples récents de la Tunisie et de l’Egypte. Il est nécessaire de renouveler la génération actuelle de dirigeants politiques. C’est juste une question de temps. Mais les changements sont inévitables », estime-t-il. Or dans cet avenir qui commence à se dessiner dès à présent, les Africains de la diaspora ont un rôle significatif à jouer, Jacques Bonjawo en est convaincu. Raison de plus dans ce contexte pour miser sur les jeunes et les former en utilisant les outils de formation à distance qu’offrent les TIC. « La démographie peut devenir un lourd handicap si les gens restent illettrés. En revanche, si la jeunesse est formée, les conséquences seront alors radicalement différentes. Prenez l’exemple de l’Inde », déclare-t-il. Un exercice auquel Jacques Bonjawo se livre dans le second chapitre de son ouvrage, montrant au passage les points communs qui existent entre l’Inde et l’Afrique, rappelant les succès du modèle indien et prenant l’agriculture indienne comme un exemple réussi d’utilisation des TIC. « De nombreuses réussites indiennes devraient inspirer les Africains. C’est le cas par exemple du succès des petites et moyennes entreprises qui se taillent la part du lion sur le marché de l’externalisation des services. Ou encore de la révolution verte entreprise par l’Inde … qui lui permet de nourrir sa très nombreuse population », conclut-il.■

Jean-François Desessard,
journaliste scientifique

Contact : Jacques Bonjawo

Courriel : jacquess@genesistelecare.com

Source : http://www.afrique-demain.org

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